
La mort dimanche du puissant narcotrafiquant mexicain Nemesio Oseguera Cervantes, alias El Mencho, peut être perçue comme une victoire pour le gouvernement de la présidente Claudia Sheinbaum et pour Donald Trump, qui fait pression depuis des mois sur le Mexique. Mais la “décapitation” comme stratégie de lutte contre le trafic de drogue et les cartels, peut mener à davantage de violence. À court comme à plus long terme.
La mort de Nemesio Ruben Oseguera Cervantes, alias El Mencho, a entraîné une flambée de violence avec d’impressionnantes images de panique à l’aéroport de Guadalajara et des incendies criminels déclenchés par les narcotrafiquants dans au moins 13 États mexicains.
Vague de représailles
El Mencho était le leader du cartel de Jalisco Nouvelle génération (CJNG) l’un des plus puissants et violents au Mexique depuis une décennie. “Il était particulièrement brutal car il dirigeait l’un des cartels les mieux armés”, souligne Annette Idler, spécialiste des questions de sécurité internationale et du trafic de drogue à la Blavatnik School of Government de l’université d’Oxford. Nemesio Oseguera Cervantes était sur la liste des 10 criminels les plus recherchés par les États-Unis, qui avaient mis sa tête à prix pour 15 millions de dollars.
El Mencho a trouvé la mort à l’issue d’une opération des forces de sécurité mexicaine à Tapalpa, une ville au cœur de l’État côtier de Jalisco, région d’origine de ce cartel. Le célèbre narcotrafiquant est décédé après avoir été blessé lors de l’affrontement avec la police, alors qu’il était transporté à l’hôpital par les autorités.
Le cartel se devait de réagir à cette opération des forces de l’ordre au cœur de son empire criminel et à la mort de son leader. “Ces représailles ont une finalité opérationnelle et symbolique : elles démontrent la résilience du cartel, cherchent à dissuader ses rivaux et signalent à l’État que l’organisation reste capable d’agir”, explique Adriana Marin, spécialiste du crime organisée en Amérique latine qui a travaillé sur les cartels de la drogue mexicains à l’université de Coventry.
Pour l’instant, “c’est une réponse très démonstrative et théâtrale car il n’y a pas ou quasiment pas eu de victimes civiles. Le but est avant tout de faire comprendre que le gouvernement central n’a aucun contrôle sur de larges parties du pays”, précise Benjamin Smith, historien du Mexique à l’université de Warwick et auteur de « The Dope: The Real History of the Mexican Drug Trade » (La Drogue : la vraie histoire du narcotrafic au Mexique).
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces représailles “ont en partie eu lieu à Guadalajara”, affirme Thomas Long, spécialiste des questions de sécurité en l’Amérique latine à l’université de Warwick. En effet, la capitale de l’État de Jalisco n’est pas seulement un point névralgique du trafic de drogue au Mexique. C’est aussi l’une des trois villes mexicaines qui doivent accueillir des matchs de la Coupe du monde de football 2026 qui débute en juin. “J’étais récemment à Guadalajara et il y a énormément d’investissements dans les infrastructures publiques en ce moment. Le cartel veut faire comprendre qu’il peut réduire les efforts à néant en faisant peur à tout le monde et les dissuader de venir”, estime Thomas Long.
Faire plaisir à Donald Trump
Le jeu en valait-il la chandelle pour Claudia Sheinbaum, la présidente du Mexique ? « C’est une victoire importante, mais avant tout symbolique », affirme Brian Phillips, spécialiste du terrorisme et de la criminalité internationale à l’université d’Essex. En effet, Nemesio Ruben Oseguera Cervantes « était l’un des derniers barons historiques de l’un des plus puissants cartels du pays », souligne cet expert.
« C’est lui qui a réussi à transformer le CJNG en l’un des cartels de la drogue les mieux connectés au monde, ayant des relations avec les fabricants chinois impliqués dans le trafic de fentanyl et les gros fournisseurs de cocaïne, surtout en Équateur et en Colombie », précise Annette Idler.
Les autorités mexicaines auraient probablement préféré arrêter ou tuer El Mencho « dans six mois, après la Coupe du Monde de football », nuance Thomas Long. Mais c’était sans compter sur l’influence de Donald Trump.
« Les États-Unis ont toujours fait pression sur le Mexique et les pays d’Amérique latine pour lutter davantage contre les cartels. Mais avec Donald Trump, cette pression est montée d’un cran sur le Mexique et l’impression donnée par l’administration américaine est qu’elle voulait des résultats rapides », note Bill Booth, spécialiste du Mexique à l’University College de Londres.
« Si le but est de démontrer à Donald Trump que le Mexique agit contre le trafic de drogue, c’est probablement la bonne méthode », juge Benjamin Smith. Rien de tel que de mettre en scène la capture ou la mise à mort très médiatique d’un narcotrafiquant de premier plan pour remplir d’aise le président américain, d’après les experts interrogés par France 24.
Le gouvernement Sheinbaum multiplie d’ailleurs les annonces choc pour satisfaire aux exigences de Washington depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Le Mexique s’est targué d’avoir réduit de plus de 35 % le nombre d’homicides en un an, « ce qui serait un exploit fantastique, sauf que ces statistiques ont été critiquées », note Benjamin Smith. En parallèle à la baisse des meurtres, il y a, en effet, une hausse inexpliquée des disparitions ou des suicides, souligne The Guardian.
Réduire le flux des drogues vers les États-Unis ?
Dans la lutte contre le trafic de drogue, la pression trumpienne a poussé le Mexique à adopter « la stratégie de la décapitation », souligne Annette Idler. Mais par le passé, « le recours à cette méthode, comme l’assassinat d’Arturo Beltrán Leyva en 2009 [chef du cartel Beltrán Leyva, NDLR] a pu aboutir à la dissolution du cartel en plusieurs petits groupes très violents qui se battent pour prendre le contrôle du territoire », souligne Adriana Marin.
Le risque est que la situation échappe au contrôle à la fois du cartel et des autorités. « La violence peut s’intensifier si des factions internes se disputent la domination ou si des rivaux tentent des incursions territoriales. Dans le pire des cas, la violence s’étend géographiquement et devient plus aveugle, en particulier si la fragmentation réduit la discipline du commandement central », estime Adriana Marin. Pour elle tout dépend de la rapidité du cartel CJNG à rétablir une hiérarchie interne solide.
« Le plus probable est que le Mexique va connaître une hausse de la violence liée au cartel dans les prochains mois, le temps de trouver un nouvel équilibre », résume Bill Booth.
Surtout, cette stratégie « ne va pas réduire le flux de drogue vers les États-Unis », assure Benjamin Smith. « Décapiter une organisation ne détruit pas le système qu’elle a mis en place », ajoute Annette Idler.
Sans compter que si le cartel visé se retrouve trop affaibli pour maintenir ses livraisons, d’autres vont prendre sa place. La mort de El Mencho risque ainsi de ne pas avoir d’impact sur l’objectif officiel de Donald Trump : réduire la quantité de drogues qui entrent aux États-Unis. Pire, cela peut se retourner contre les Mexicains. « Des cartels qui se retrouvent trop affaiblis pour opérer à l’international comme avant risquent de se rabattre sur des activités plus locales comme les enlèvements ou l’extorsion », conclut Brian Phillips.
World Opinion + Agences




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