Le Liban, figure caricaturale d’un monde où les mots sont blessés à mort

L’effondrement du pays n’est pas seulement le fait d’une « bande de mafieux », c’est aussi celui d’un ordre mondial dont le délitement tient au langage, gangrené par le mensonge, estime la romancière et essayiste Dominique Eddé dans une tribune au « Monde ».

Il y a un mal dans l’air qui n’est pas le Covid-19. Il existait à l’état larvé avant la pandémie. Il a explosé avec elle. Il se mesure au nombre de relations qui trinquent, aux dépressions nerveuses, au caractère de plus en plus explosif de la vérité, à l’écart abyssal entre ce que l’on sait et ce que l’on peut en faire, entre ce que l’on ignore et ce que l’on prétend pouvoir. L’espèce humaine fait pression sur la planète qui, en retour, fait pression sur elle. L’espace rétrécit. Le temps s’accélère. Tout se passe comme si le passé ne faisait plus le poids : comme s’il n’avait plus l’énergie de souffler l’avenir. Comme s’il radotait pour ne pas sombrer.

Les mots sont malades, ils sont blessés à mort. Leur sens a été violé, dévalisé. Par qui, par quoi ? Par un gigantesque réseau de clones plus ou moins détraqués qui, à tous les étages, d’un bout de la planète à l’autre, s’activent pour entretenir les rouages d’un monde fini. Et avec eux, derrière eux, la masse des gens qui, pour se faire une place, se croient obligés d’attraper la maladie du monde.

La psychose progresse, les névroses sont en passe de devenir des modèles de santé mentale. Il n’y a quasiment plus de relais, plus de zones intermédiaires, entre le monde et la chambre à coucher. Chaque individu devient à lui seul le spectateur de tous. Chaque spectateur, ou presque, le témoin inutile d’une scène surpeuplée et sans horizon. Les pays sont en passe de devenir des entités électroniques aux logiciels plus ou moins bien entretenus. La nation et la religion sont recyclées en logos, en projets, en outils d’exclusion, de survie.

Impossible rencontre entre intérêt particulier et intérêt général

Les tout-puissants font l’expérience simultanée de leur pouvoir écrasant et de leur impuissance : leur impuissance à tirer, au-delà du profit immédiat, un quelconque profit pour l’avenir. Les impuissants font l’expérience de la servilité ou de l’humiliation. Et pourtant, un rien suffit, sous cette chape de plomb, pour que se fissure le cercle fermé du monde qui nous étrangle. Pour qu’un visage condamné accouche d’un sourire.

« Il ne s’agit pas d’avoir la peau du mensonge, il s’agit d’arracher la vérité à ses griffes, de réanimer la langue »

Il m’est souvent demandé pourquoi j’insiste à penser que le Liban est une figure abîmée et caricaturale du monde. Plus j’observe cette miniature de pays, plus je persiste et signe : ce qui s’y passe n’est pas du seul ressort d’une bande de mafieux. La bande de mafieux existe bel et bien..

Par Dominique – Eddé Romancière et essayiste / Le Monde

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