Autonomisation économique : le long chemin de croix des Africaines

REPORTAGE. Malgré leur dynamisme en tant qu’entrepreneures et leur fort impact économique, les femmes d’Afrique butent plus que de raison sur des obstacles discriminants.

« No bird can fly with one wing. [Aucun oiseau ne peut voler avec une seule aile]. » Tel est le mantra que répète inlassablement le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, lorsqu’on l’interroge sur les fonds conséquents investis pour l’autonomisation des femmes. Depuis plusieurs années, le sujet figure parmi les priorités de l’institution panafricaine, à importance égale avec d’autres sujets de premier plan tels que les infrastructures ou l’énergie. Régulièrement, la BAD lance des initiatives dédiées. Depuis 2016 par exemple, il y a l’Affirmative Finance Action for Women in Africa (AFAWA), conjointement avec le Fonds africain de garantie (AGF). Elle vise à combler le déficit de financement qui affecte les femmes en Afrique.

Un impact économique fort constaté

Lors de l’Africa Investment Forum, la grand-messe de la BAD tenue début novembre cette année à Abidjan, un panel a été consacré à « l’empowerment » au féminin. Objectif ? Convaincre les investisseurs de placer leur argent sur des projets portés par des femmes. Précision de taille ajoutée : les activités de celles-ci ont davantage d’impact sur le développement que celles des hommes. En effet, selon la Banque mondiale, leur taux de participation au marché du travail s’élève à 55 %, soit un niveau supérieur à celui observé dans les pays les plus avancés, 53 %, et à la moyenne mondiale, 48 %. Surtout, les femmes réinvestissent jusqu’à 90 % de leurs revenus dans l’éducation, la santé et la nourriture de leur famille et de leur communauté, contre seulement 40 % pour les hommes, d’après la BAD. Logique donc que l’institution mette en avant les femmes pour être les dirigeantes de demain. À Abidjan, huit projets présentés dans les salles de transaction virtuelles étaient présentés par des femmes, pour une valeur potentielle d’environ 4,93 milliards de dollars.

Des freins qui coûtent très cher sur le plan économique

Si l’enthousiasme a été de mise, la présidente de l’Éthiopie, Sahle-Work Zewde, présente à l’événement, a tenu à nuancer. « Nous pouvons faire bien plus », a-t-elle déclaré. « Ce n’est pas facile car nous devons toujours, encore plus que les hommes, prouver que nous sommes compétentes. De nombreux secteurs de l’économie leur sont encore presque exclusivement réservés. Où que j’aille, dans les institutions comme dans les entreprises que je visite, je me pose toujours la même question : Où sont les femmes ? »

Véritable « colonne vertébrale » de l’économie, difficile pour les femmes en effet de percer le plafond de verre. Discriminations, manque de moyens, violences de genre et mariages précoces… : les freins perdurent, surtout dans les zones rurales. Et cette situation a un coût. Dans son rapport de 2016 sur le développement humain en Afrique, le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) estime que les inégalités de genre génèrent un manque à gagner de 95 milliards de dollars par an en moyenne en Afrique subsaharienne.

L’entrepreneuriat féminin, un atout à exploiter…

Pour contourner les obstacles qui entravent leur accès à l’emploi, les femmes africaines ont une solution : l’entrepreneuriat. D’après une étude publiée par le cabinet Rolland Berger pour Women in Africa (WIA) en 2018, près de 24 % des Africaines en âge d’exercer un emploi sont impliquées dans la création d’entreprises. C’est bien plus que partout ailleurs. À titre de comparaison, ce taux est de 11 % en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique, des régions pourtant parmi les plus pourvoyeuses d’entrepreneurs. Chefs d’État comme institutions, tous s’accordent désormais à faire de l’entrepreneuriat au féminin une clé de voûte du développement. En août 2022, la BAD, par l’intermédiaire du fonds AFAWA, a approuvé plus de 700 millions de dollars de prêts de rétrocession à 3 000 entrepreneures dans 23 pays différents, via 40 institutions financières. Globalement, l’initiative vise à débloquer 5 milliards de dollars sur 5 ans pour soutenir les petites et moyennes entreprises des femmes.

Outre les institutions, les États eux-mêmes commencent doucement à prendre en compte ce potentiel. Les efforts du Gabon, parti de loin, ont d’ailleurs été salués par le dernier rapport « Femmes, entreprises et droits » de la Banque mondiale qui évalue les efforts des pays africains pour l’égalité économique entre les hommes et les femmes. Ce pays d’Afrique centrale a, par exemple, atteint la note maximale de l’indicateur « Entrepreneuriat » en permettant aux femmes d’ouvrir un compte bancaire au même titre que les hommes et en facilitant leur accès au crédit grâce à l’interdiction des discriminations fondées sur le sexe dans les services financiers. Le Gabon affiche aussi la note de 100 de l’indicateur « Travail » puisqu’il permet désormais à une femme d’occuper un emploi sans l’autorisation de son mari.

… malgré des financements encore difficiles à trouver…

Malgré une dynamique bien lancée, les objectifs d’égalité sont encore loin d’être à bonne portée. D’après la BAD, le déficit de financement pour les femmes entrepreneures en Afrique s’élève aujourd’hui à 42 milliards de dollars. Pour Rajakumari Jandhyala, présidente de YAATRA Ventures, invitée à l’AIF, « le problème, c’est qu’il y a un fossé constant entre la volonté des politiques et celle des investisseurs privés. Ils ont du mal à accorder leurs violons », regrette-t-elle. Et de poursuivre : « C’est cet équilibre qu’il faut restaurer. »

Au Nigeria, « le gouvernement fait ce qu’il peut, il tente des choses », affirme Haowa Bello, fondatrice de la marque de maroquinerie Madame Coquette. « À mes débuts, les autorités m’ont versé une aide de 25 000 dollars. C’était une belle surprise et ça a permis au moins de se lancer. Si on cherche bien, on peut trouver des financements publics au Nigeria. Du côté des banques, en revanche, je n’ai pas reçu le même enthousiasme. » Selon l’entrepreneure, « leur confiance est difficile à gagner, cela a toujours été [s]on plus gros problème ». « En tant que femme, on doit travailler deux fois plus pour obtenir leur respect. Surtout en tant que femme célibataire. Quand il n’y a ni père ni mari, c’est difficile d’asseoir sa légitimité », a-t-elle ajouté. Cela dit, après 14 ans aux manettes de Madame Coquette, Haowa Bello est satisfaite. Son atelier fabrique 40 sacs par mois et les affaires « marchent bien » au Nigeria. Son prochain défi, désormais, c’est de s’agrandir. « Mais là encore, j’ai toujours le même problème qu’à mes débuts : l’accès aux financements. »

… et des initiatives tous azimuts

Ces difficultés, les femmes y sont confrontées en milieu urbain comme dans les zones les plus reculées. Dans le secteur agricole, le déficit de financement pour les femmes entrepreneures est, à lui seul, de 15,6 milliards de dollars. Pour parer à cette situation, des initiatives public-privé voient le jour. Le 10 mars 2022, ONU Femmes France a signé une convention de partenariat avec la Fondation Orange autour du projet « Buy From Women ». Ce dernier, qui vise à garantir l’autonomisation économique et l’amélioration des conditions de vie des femmes en milieu rural, existe depuis 2016. Mais avec le soutien d’une entreprise comme Orange, ONU Femmes France se pare « du bagage technique » qui lui manquait, assure Fanny Benedetti, sa directrice exécutive, à Paris. Formation, accès à une plateforme numérique dédiée aux cultures, service d’aide aux garanties et accompagnement vers la transition énergétique : le programme est « multidimensionnel ». « Orange nous aide à ce que notre initiative, implantée au Liberia et au Mali, soit utile aux femmes. Construire des projets avec le secteur privé permet de dépasser le caritatif, de construire un modèle qui perdure. Nous ne voulons pas d’une coquille vide », indique-t-elle.

Par  Marlène Panara – Le Point Afrique

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