Afrique : quelle stratégie économique pour demain ?

ANALYSE. Au milieu du gué, comment l’Afrique conçoit-elle les solutions aux défis qui se présentent à elle ? Éléments de réponse avec le think thank économique A New Road.


Trois ans après l’apparition du Covid-19 et l’annonce de différentes initiatives de la communauté internationale en faveur des économies africaines, qu’en est-il concrètement sur le terrain ? Un petit rappel s’impose pour comprendre les enjeux en cours. Avant 2020, neuf des dix économies à la croissance la plus rapide se trouvaient en Afrique. Mais une grande partie de ces gains a été anéantie par la pandémie et la crise économique qui a suivi dans son sillage. 

De nombreux pays africains sont désormais aux prises avec une inflation en hausse sur les prix de l’énergie et l’alimentaire, en plus des exigences de service de la dette, qui sont de plus en plus difficiles à tenir. « Structurellement, rien n’a changé, excepté la montée des taux d’intérêt, s’agace Romuald Wadagni, ministre de l’Économie et des Finances du Bénin.

Nous avons un problème structurel de financement de nos économies, insiste le ministre d’État, en raison de la perception du risque, qui est décorrélée de la réalité, poursuit-il. « Des États comme le Bénin et d’autres n’ont pas connu de défaut de paiement depuis 20-30 ans, mais les différents classements sur le risque de certaines des plus importantes institutions internationales les catégorisent comme hyperrisqués ! lance-t-il, à quelques minutes de prendre part au conseil des ministres.

Tout est parti de la Réserve fédérale américaine, lorsqu’elle a décidé de relever les taux d’intérêt à un rythme effréné, s’attaquant à l’inflation, qui montait en flèche en raison de la hausse mondiale des prix du carburant et des denrées alimentaires après l’invasion russe de l’Ukraine. Un véritable casse-tête pour les banques centrales du monde entier et particulièrement en Afrique. De nombreux pays ont, alors, institué des subventions sur le carburant ou l’alimentation pour aider à réduire l’impact, mais cela a plutôt eu pour effet d’augmenter les déficits budgétaires, entraînant une hausse des niveaux d’endettement à un moment où justement le financement de cette dette est soudain devenu beaucoup plus coûteux.

Comme si la situation n’était pas assez difficile, la plupart des pays africains comptent encore sur la dette libellée en dollars américains pour aider à financer leurs économies.

Les enjeux actuels du financement des économies africaines

Plus qu’un sujet qui fait s’étrangler le ministre béninois, la question du financement constitue un véritable nœud gordien pour tous les gouvernements d’Afrique. La situation est très complexe, car si les économies africaines ont fait preuve de résilience suite au choc de la pandémie, elles font, depuis, face à de nombreuses difficultés externes et internes, soulignent les derniers rapports sur l’économie africaine de la Banque africaine de développement et de l’Agence française de développement (AFD). Dans « L’économie africaine en 2023 », les experts de l’AFD mettent en avant la résilience des économies les plus diversifiées (Bénin, Sénégal, Côte d’Ivoire), qui ont retrouvé en 2022 leur niveau d’avant-crise, mais pointent « les besoins urgents de diversification de ces économies pour contrecarrer l’évolution démographique et les nombreux autres défis, notamment climatiques ». 

Face à ces enjeux bien identifiés, la capacité des gouvernements à agir est pour partie obérée par deux éléments : l’endettement, qui n’a fait que grimper ces dernières années, et des conditions financières internationales nettement resserrées. « Depuis l’an dernier, avec la montée en cascade des taux d’intérêt, que ce soit la Fed, la BCE et même certaines banques centrales locales, l’accès au financement au niveau international devient compliqué et coûte cher à nos pays », analyse Romuald Wadagni, ancien Associé chez Deloitte. « Ces grandes problématiques sur lesquelles nous travaillions, avant que la cascade de crises – Covid-19 et guerre en Ukraine – ne se déclenche, sont toujours d’actualité, résume le ministre béninois. De son avis, tout cela est dû au fait que le décalage de l’appréciation du risque africain par rapport à la réalité existe toujours, ajoute-t-il.

L’environnement des affaires reste difficile sur le continent

Le doute concernant le risque africain a ressurgi dans les années 2015-2016, soit à un moment où la croissance continentale repassait sous la barre des 2 %, notamment sous l’effet conjugué de la baisse du cours des matières premières et de la menace terroriste grandissante dans plusieurs États, notamment au Sahel. L’approche problématique de la gouvernance dans un certain nombre de pays a également servi dans l’argumentaire des investisseurs frileux et de certaines institutions. « Encore aujourd’hui, lorsque les investisseurs veulent prêter à un État africain, ils ont du mal à le faire, sur du long terme, parce qu’ils ont du mal à se projeter et lorsqu’ils sautent le pas, c’est bien souvent à des taux plus élevés que la moyenne, parce qu’ils se disent que le risque de défaut est trop élevé en Afrique », constate, amer, Romuald Wadagni, dont le pays avait réussi en 2021 à émettre des eurobonds sur une durée de trente ans.

Et c’est là qu’intervient le think thank A New Road on African Debt, dévolu aux questions des dettes africaines et aux financements des économies du continent, et qui réunit des décideurs, des institutions, des banques, de nombreux opérateurs privés, mais aussi des experts financiers et juridiques. Lancé, en pleine pandémie, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, ses membres publient, ces jours-ci, un « pacte de responsabilité »*, destiné aussi bien aux dirigeants africains qu’aux responsables des institutions financières internationales, ou encore au secteur privé. Soit un premier texte sous forme de charte qui rassemble des pistes de réflexion et surtout de solutions, pensées depuis le continent et d’autres parties du monde, sur la trajectoire économique de l’Afrique dans le concert des nations. « L’avenir de notre monde se joue en Afrique. Son développement, le développement de ses économies et l’amélioration de la qualité de vie de ses populations doivent demeurer une préoccupation partagée et prioritaire malgré les crises géopolitiques, sécuritaires et sanitaires actuelles », peut-on lire dans le préambule mis en ligne récemment.

Le deux poids, deux mesures réservé à l’Afrique

Ce think thank économique appelle à un sursaut collectif afin de provoquer un changement de paradigme dans la prise en compte des urgences économiques africaines. Il s’adresse également aux dirigeants africains, et les invite à faire de la singularité de la situation économique mondiale actuelle un tournant pour réinventer leurs modèles de développement, en partant de leurs réalités. « Nous sommes entrés dans un monde de multicrises. Il ne s’agit plus uniquement du Covid-19 ni de la guerre en Ukraine, avance Anne-Laure Kiechel, présidente fondatrice de Global Sovereign Advisory (GSA), malheureusement, nous serons confrontés à d’autres crises, c’est inévitable. » Elle poursuit : « Les pays africains n’ont pas la marge fiscale nécessaire pour pouvoir faire face à ce genre de chocs, ni les mêmes outils pour y répondre comme l’Occident l’a fait », analyse-t-elle, dans une allusion à peine voilée à la politique du carnet de chèques redevenue la norme parmi les pays développés, deux ans après les plans d’aide massifs liés aux confinements, et malgré des dettes publiques historiquement élevées. « De toutes les manières, n’ayant pas les mêmes armes, il faut, quelque part, leur permettre d’avoir de l’impact immédiat à grande échelle, dit-elle. Quelques soient les actions engagées, au final l’objectif est toujours de mobiliser des financements ».

Des promesses et si peu de résultats

En effet, de nombreuses promesses ont été faites aux États africains dans le contexte de la pandémie de Covid-19, que ce soit l’initiative de suspension du service de la dette, qui avait été présentée comme une avancée majeure, ou le « cadre commun » pour la restructuration de la dette des pays pauvres et mis en place par le G20 pour faciliter les négociations en réunissant des pays créanciers comme la Chine et les membres du Club de Paris, ou encore l’émission des droits de tirages spéciaux du Fonds monétaire international. Mais au bout du compte, force est de constater que ces initiatives, pour plusieurs raisons, n’ont pas eu les effets escomptés. Déjà, en décembre 2021, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a déclaré que le cadre commun du G20 « doit être renforcé » pour répondre aux perspectives difficiles de la dette en 2022. « Il y a beaucoup d’initiatives mais pas de changement », constate Nicolas Jean, cofondateur de A New Road, associé et membre du comité exécutif du cabinet Gide Loyrette Nouel.

« Notre pacte de responsabilité correspond plus à une charte, autour de laquelle nous aimerions rassembler un maximum d’acteurs économiques du continent, y compris des représentants de la société civile, détaille-t-il au Point Afrique. Le but est de proposer des mesures concrètes pays par pays ou région par région, selon les cas ou les thématiques, poursuit-il. Concrètement, les signataires du texte pourront proposer des mesures de mise en œuvre bien précises sur la base des principes généraux, objectifs et engagements figurant dans le pacte.

« Nous sommes dans un monde dans lequel le fait d’avoir des chocs – que ce soit des chocs sur les exportations, des chocs sur les importations, des chocs plus globaux – doit être pris en compte, soutient Anne-Laure Kiechel, ceci d’autant que, de temps en temps, on oublie de le rappeler, même avant le Covid-19, l’Afrique, qu’on dit souvent trop endettée, en fait, est sous-financée y compris sur des financements qui ont été promis par les institutions internationales mais qui, pour plusieurs raisons, n’arrivent pas à destination et ne seront pas effectivement déboursés », citant l’exemple frappant des DTS. 

Grâce à cet outil, la communauté internationale a pu réunir 650 milliards de dollars et, sur ce montant, à peu près 30 milliards sont allés aux pays à bas revenus dont 23 milliards pour l’Afrique subsaharienne, en proportion du PIB de chaque pays et sans conditionnalités. Il a ensuite été question, lors d’un Sommet sur le financement des économies africaines tenu à Paris en mai 2021, de réallouer une partie des DTS (100 milliards) des pays riches vers les économies en développement. Or, trois ans plus tard, seuls 73 milliards de dollars ont été promis. Des contraintes institutionnelles, et le manque de volonté politique sont pointés dans l’échec probant de cette démarche. « Ce que l’on observe, a contrario, c’est un recul des décaissements des financements promis dus à la complexité des processus, souligne Anne-Laure Kiechel, ces instruments de financement ne sont pas aussi adaptés que ça aux besoins des pays. »

Des financements, oui, mais à impacts

Les pays surendettés n’ont pas nécessairement un stock de dette élevé – ce qui compte, c’est leur capacité à assurer le service de leur dette, qui est mise à l’épreuve par les coûts actuels élevés de financement dans des conditions financières difficiles. « Ce dont nous nous sommes rendu compte, c’est que les économies africaines n’ont pas de problème à lever la dette, avance Roselyne Chambrier Chalobah, présidente directrice générale d’Arise Côte d’Ivoire, un groupe panafricain créé par le tycoon indien Gagan Gupta. Le problème, c’est le coût, et aujourd’hui, encore plus qu’avant la pandémie, se pose la question de l’impact de ces financements sur des secteurs clés tels que l’éducation, la santé, sur les vrais problèmes immédiats que connaissent les pays africains », appuie la cofondatrice d’A New Road. La situation devient de plus en plus urgente. D’ici 2024, les pays africains devraient connaître des pics temporaires des coûts du service de la dette, également connus sous le nom de « murs de la dette ». « La balle est dans les deux camps, les pays africains doivent continuer à travailler pour avoir une meilleure gouvernance, pour rassurer les prêteurs et démontrer que le risque n’est pas si élevé qu’on le perçoit. Et de l’autre côté, les marchés doivent revoir leurs canaux de collecte de données d’appréciation des risques pays », martèle Romuald Wadagni.

Pour le think thank, d’autres approches, que les pays africains peuvent adopter pour restaurer la croissance de manière durable et à l’abri des vents contraires de l’économie mondiale, peuvent être explorées : « On ne regarde peut-être pas assez les stratégies d’exportation ou les moyens de réduire la dette, parce qu’il ne s’agit pas seulement de réduire des dépenses, insiste Anne-Laure Kiechel. Il faut surtout que l’exigence soit moins autour d’une orthodoxie budgétaire et plus autour d’un vrai travail sur les vulnérabilités et de la création de valeur et d’exportation, soutient-elle. Cela veut dire que si vous prêtez beaucoup d’argent à un pays, il doit travailler à gérer ses importations et ceci parce que certains pays sont pénalisés par ça. Ne pas permettre à ces pays de s’endetter de temps en temps, c’est aussi les condamner sur des choses plus fondamentales à long terme. », s’impatiente-t-elle. 

Le pari de l’industrialisation

Cette question de la préparation de l’avenir sur le continent est prise très au sérieux, car pour les plus optimistes, la production sur le continent contribuerait à atténuer certains des défis de la chaîne d’approvisionnement mondiale. La Banque africaine de développement a récemment publié l’Indice d’industrialisation de l’Afrique 2022, confirmant que les économies les plus industrialisées d’Afrique sont celles qui ont produit le plus d’efforts pour s’éloigner de la dépendance économique vis-à-vis des industries extractives vers des secteurs à valeur ajoutée. « Les acteurs privés ont tout intérêt à prendre leurs responsabilités et accompagner les gouvernements dans les processus de transformation et d’industrialisation en cours, avance Roselyne Chambrier Chalobah, ancienne directrice du développement du groupe Olam au Gabon, filiale du géant singapourien d’agroalimentaire.

Ce qui est très encourageant et concret, c’est que la plupart des gouvernements ont pris conscience de la multipolarisation des chaînes de valeur. Ils peuvent, désormais, dans le cadre de partenariats public-privé, s’appuyer sur un secteur privé agile pour créer un cercle vertueux, et au bout, nous avons de la création d’emplois, il y a des effets d’entraînement sur les PME et même les bailleurs de fonds regardent ces modèles où l’État a un rôle de régulateur pour la transformation industrielle, souligne Roselyne Chambrier Chalobah. Évidemment, cela prendra du temps, peut-être des décennies, le temps que les filières soient compétitives. »

Les pays qui ont enregistré les plus grands progrès au cours de la dernière décennie sont le Sénégal, qui occupe la 7e place, l’Éthiopie, qui s’est hissée à la 2e place et aussi le Bénin, qui a bondi de 14 places à la 11e place, la Tanzanie et l’Ouganda suivent de près. C’est un changement de cap majeur pour ces États historiquement dépendants des exportations de matières premières avec une transformation locale minimale, voire inexistante. Ces secteurs ont fourni des devises, des recettes fiscales et des emplois, mais n’ont pas permis à ces pays d’obtenir des gains de productivité soutenus.

C’est le moment d’y aller !

D’autres pays africains ont déjà montré la voie, comme l’Afrique du Sud, le Maroc, l’Égypte ou encore Maurice, avec des politiques industrielles proactives et axées sur le marché, ce qui a été la clé des progrès qu’ils ont réalisés en termes de PIB par habitant, de niveau de vie et de développement humain. « Même des personnes qui avaient une perception du risque assez élevée viennent ouvrir des usines localement, participent à la formation de ressources humaines, avec des centres de formation professionnelle qui sont dédiées aux métiers qu’on retrouve dans les zones industrielles, insiste Roselyne Chambrier Chalobah. La dynamique est là afin que la valeur soit créée localement, sans que nos États n’aient besoin de recourir à des endettements auprès des institutions qui pratiquent des taux très élevés. »

« Sous prétexte que la perception du risque est extrêmement élevée en Afrique, les investisseurs arrivaient avec certains a priori, ils augmentaient tout, et attendaient des aides pour financer tout cela. Aujourd’hui, les temps ont changé, veut croire Nicolas Jean. Les PME, qu’elles soient françaises ou internationales, devraient considérer que l’Afrique est un terrain d’exploration économique privilégié, car, selon lui, les outils sont en train d’être mis en place, les matières premières sont là-bas, la main-d’œuvre aussi, grâce à la démographie.

Il faut maintenant tout simplement continuer à marteler le message suivant : “l’aventure africaine est structurée”, avec des partenariats public-privé, avec des entreprises locales qui ont aussi des compétences à apporter. Autre point important, ajoute Nicolas Jean, les partenariats privés Sud-Sud sont également une partie de la solution aux problèmes de financement des économies africaines. » Le continent vit donc un moment historique qui ne saurait être appréhendé uniquement sous le prisme des conflits géopolitiques et géoéconomiques mondiaux.

« Lorsque tu ne sais pas où tu vas, dit un proverbe africain, regarde d’où tu viens. » C’est la démarche dans laquelle se sont résolument inscrits les membres de A New Road, qui donne rendez-vous à Cotonou, au Bénin, pour poursuivre les débats.

* Les membres signataires du « Pacte de responsabilité » est à retrouver sur le site d’A New Road.

Par Viviane Forson – Le Point Afrique

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