Analyse. Qui est Bola Tinubu, le président nigérian à la tête de la Cédéao ?.. la Cédéao active sa « force en attente » mais cherche toujours une résolution pacfique

Réunis à Abuja, les chefs d’États de la Cédéao ont décidé d’activer et de déployer « la force en attente » de la communauté ouest-africaine pour la restauration de l’ordre constitutionnel au Niger selon les résolutions lues à la fin du sommet à Abuja. La Cédéao cherche toujours à trouver une « résolution pacifique de la crise ».

Omar Touray, président de la commission de la Cédéao, a commencé par condamner la détention illégale du président Mohamed Bazoum, de sa famille et des membres de son gouvenement.

La Cédéao « condamne les conditions dans lesquelles le président Bazoum est détenu et retiennent le CNSP comme seul responsable de la sécurité, la sauvegarde et l’intégrité physique du président Mohamed Bazoum, de sa famille et des membres de son gouvenement. »

L’organisation a ordonné « le déploiement de la force en attente de la Cedeao pour rétablir l’ordre constitutionnel au Niger », a déclaré le président de la Commission de la Cédéao Omar Touray à l’issue du sommet extraordinaire. 

Toujours selon le président de la Commission de la Cédéao toutes les options restent sur la table, y compris une « résolution pacifique » de cette crise au Niger.

Il a également demandé le maintien de la fermeture des frontières et le gel des avoirs des personnes « dont les actions pourraient freiner les efforts de paix pour ramener un retour complet de l’ordre constitutionnel ».

La Cédéao demande « le soutien de l’Union africaine » et des Nations unies « pour rétablir rapidement l’ordre constitutionnel » au Niger.

Le porte-parole du secrétaire général de l’ONU, Farhan Haq déclare ce 10 août qu’Antonio Guterrez est très inquiet « des conditions déplorables dans lesquelles est détenu, par des membres de la garde présidentielle, le président Bazoum et sa famille. » Le Secrétaire général de l’ONU demande leur libération ainsi que celle des membres de son gouvernement.

Le commissaire de la Cédéao charge « le comité du Chef de la Défense d’activer immédiatement la Stanby Force de la Cédéao avec tous ses éléments et d’ordonner le déployement de cette force pour rétablir l’ordre constitutionnel en République du Niger. »

Alors qu’il en était l’un des fers de lance, Bola Tinubu – qui avait déclaré le 30 juillet : « L’un de nous est retenu en otage par sa garde présidentielle. C’est une insulte pour chacun de nous. Nous devons agir fermement pour restaurer la démocratie » –, a depuis assoupli ses positions. Son porte-parole a ainsi rappelé mardi que la diplomatie restait la « meilleure voie  » pour résoudre la crise. « Aucune option n’a été écartée  », a-t-il toutefois précisé.

Élu en février et investi en mai, le président nigérian n’est à la tête de la Cedeao depuis un mois à peine et est déjà confronté à de graves difficultés au Nigeria. « Le Nigeria traverse une situation sociale et économique très difficile, observe depuis Ibadan, au sud-ouest du Nigeria, Cyrielle Maingraud-Martinaud, chercheuse à l’Institut français de recherche en Afrique (Ifra-Nigeria). La situation du pays est catastrophique, l’inflation est incroyable, la paupérisation de la classe moyenne forte, et l’insécurité généralisée. »

Équilibre précaire

Homme politique majeur de sa génération, au passé trouble – l’origine de sa grande fortune reste floue, il a été accusé de trafic de drogue par les États-Unis et beaucoup de mystères subsistent autour de lui –, Bola Tinubu est un vieux briscard de la politique nigériane.

« Par son expérience d’homme politique et d’homme d’affaires, il connaît tous les coups et a longtemps été un « faiseur de rois » au Nigeria », explique Enzo Fasquelle, chargé de mission à l’observatoire indépendant Nigeria Watch de l’Ifra-Nigeria. Malgré cela, poursuit le spécialiste, le président reste « à la tête d’un pays à l’équilibre précaire, tant sur les questions politiques qu’économiques, et doit réaliser des arbitrages permanents entre ses obligés du Sud et ses opposants du Nord ».

Musulman du sud-ouest du pays, membre historique de l’APC (Congrès des progressistes) et gouverneur de la mégalopole de Lagos entre 1999 et 2007, où il a été accusé de corruption systémique, Bola Tinubu a été élu lors d’une élection entachée de fraudes et dénoncée par l’opposition. Les premières décisions qu’il a prises en arrivant en pouvoir, notamment celle d’arrêter de subventionner le pétrole, entrée en vigueur le 29 mai dernier au prix d’une lourde inflation, lui ont également valu de nombreuses critiques.

« Nous sommes de retour »

« Bola Tinubu a un mandat qui débute sur les chapeaux de roues, remarque Cyrielle Maingraud-Martinaud. Que ce soit sur le plan intérieur ou extérieur, il cherche à prendre des décisions fortes, en rupture avec son prédécesseur Buhari, à qui son inactivité a été reprochée. »

Décrit comme un homme âgé, faible et malade durant la campagne, le deuxième président civil du Nigeria semble ainsi chercher à déployer son aura, et avec elle celle de son pays, géant démographique et économique en quête d’influence dans la région. Il a ainsi affirmé, au sommet de la Cedeao, le 12 juillet : « Nigeria, nous sommes de retour. » Sa prise de position au Niger peut aussi s’expliquer par son passé d’opposant politique sous la dictature militaire des années 1990, qui lui a valu un emprisonnement et un exil au Bénin.

« Bola Tibunu se pose comme grand défenseur de la démocratie, cela fait partie de son caractère et de son personnage politique, observe Vincent Hiribarren, maître de conférences au King’s College de Londres. Il porte, par exemple, un chapeau orné de menottes brisées pour rappeler son passé de prisonnier politique. Se présenter comme défenseur de la démocratie au Niger lui permet de brandir quelque chose de positif, après que son élection – comme ses premières décisions – a été contestée. Mais peut-être se fait-il prendre à son propre piège ? »

Position délicate

La possibilité d’une intervention militaire a, en effet, suscité l’opposition de la société civile. Le Sénat a, lui, voté contre l’intervention samedi, alors que son accord est nécessaire pour tout déploiement de troupes à l’extérieur du pays. Les élus des territoires du Nord, qui partagent une frontière stratégique de plus de 1 500 kilomètres avec le Niger et dont les populations entretiennent de multiples liens, se sont particulièrement opposés à l’intervention.

Et il n’est pas certain non plus que le Nigeria, en pleine crise sécuritaire, ait les moyens de ses ambitions. Son armée, puissante, mais sous dotée, est à la fois occupée au nord-ouest du pays, où elle combat depuis plus de dix ans l’insurrection djihadiste de Boko Haram, au sud-est, où elle est aux prises avec les séparatistes, et enfin au nord-ouest et au centre, où le banditisme gagne de l’ampleur.

« L’insécurité augmente et gagne même les villes, souligne Cyrielle Maingraud-Martinaud. Face aux menaces d’intervention militaire, l’interrogation de beaucoup, ici, c’est : “Mais avec quelles ressources ?”, “Est-ce vraiment la priorité aujourd’hui ?” »

D’un autre côté, si rien ne se passe au Niger, poursuit la chercheuse, « il faudra bien que Bola Tinubu trouve un moyen de se justifier pour ne pas perdre la face ». « Je pense qu’il est dans une position délicate. S’il ne se passe absolument rien, après tout ce que lui et les dirigeants de la Cedeao ont agité en termes de risques de contagion et de légitimation d’une potentielle réponse militaire… Il est au tout début de son mandat, il faudra voir comment il parvient à justifier son changement de position. Si on brandit une menace et qu’on n’est pas capable de la mettre en œuvre, alors qu’on présente le Nigeria comme le géant de l’Afrique de l’Ouest, il faut vraiment trouver un bon narratif. »

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