
Face à la puissance des « majors » et des plateformes de streaming, ils sont un maillon indispensable de la création musicale. Mais l’économie des « indés » reste le plus souvent précaire.
On trouve de tout chez Ground Zero. Rock, pop, funk ou afrobeat, le disquaire installé à Paris et Montpellier est généraliste. Dans les bacs, le dernier Taylor Swift côtoie les productions de labels indépendants confidentiels. « On doit avoir les deux, on ne tiendrait pas si on faisait du 100% indé », explique Alban, le vendeur du magasin parisien, à franceinfo Culture. « C’est plus dur pour les petits labels aujourd’hui« . Apparemment, la hausse des ventes de vinyles, +15% en 2025, ne profite pas à tout le monde.
« C’est très inégalement réparti », confirme Franck Pompidor, fondateur et gérant de Ground Zero. « Les plus gros vendeurs tirent les chiffres vers le haut. Et le plus souvent, ce sont des artistes de majors« . Les majors : Universal Music Group, Sony Music Entertainment, Warner Music Group. La trinité de l’industrie musicale pèse aujourd’hui autour de 70% du marché. Une domination sans partage, pas seulement sur les nouveautés. La plupart des enregistrements antérieurs aux années 1990 leur appartiennent. « Les valeurs sûres, les vieux tubes, c’est aussi une bonne part des ventes depuis le retour du vinyle. Ça non plus, ça ne fait pas les affaires des indépendants », conclut Franck Pompidor. Où en est l’économie des labels indépendants ? Nous avons mené l’enquête, à l’occasion d’une des grandes journées de fête du disque, le Disquaire Day, le 18 avril.
« Ça tient parce que je suis un psychopathe »
« Ça veut dire quoi des ventes en hausse si les gens achètent des vieux vinyles d’AC/DC ressortis par Sony? » soupire Jean-Baptiste Guillot chez Born Bad Records. « Ce qui est sûr, c’est qu’on a de plus en plus de mal à faire émerger des groupes ». Son label, c’est pourtant la référence du rock « indé ». Ni dieu ni maître, 20 ans de passion fêtés cette année, un catalogue de 200 albums(Nouvelle fenêtre), pépites du rock alternatif français. Mais le patron et toujours unique salarié de Born Bad a un peu le blues. « Je fais tout tout seul, je suis un artisan qui sort des disques et développe des artistes. Mais aujourd’hui, si tu n’es pas dans la playlist ‘Salle de sport’ ou ‘Barbecue’ de Spotify c’est mort, ça ne percera pas ».
Pourtant, selon Spotify, la moitié des revenus générés par le streaming sont versés à des artistes ou des labels indépendants. « Ça ne veut rien dire« , tranche Jean-Baptiste Guillot. Il n’y a que trois majors alors qu’il y a des millions d’artistes auto-produits sur Spotify, c’est tout. Mais la plupart touchent très peu. Et leur musique y est concurrencée par des trucs générés par IA ! » Amer, il ne voit pas le modèle de label qu’il incarne perdurer. « Ça tient parce que je suis un psychopathe, installé et déterminé. Ça donne un sens à ma vie, mais c’est irrationnel. »
Pessimiste Jean-Baptiste Guillot ? « Non, il a raison », affirme Céline Lepage, secrétaire générale de la Fédération des labels et distributeurs indépendants (FÉLIN). « Un label de pure production phonographique comme le sien, assis sur un réseau de distribution bâti avec 20 ans d’efforts, ça n’existera bientôt plus« . Mais un nouveau modèle prend la relève, assure-t-elle. Plus diffus, plus diversifié, il propose aux artistes un accompagnement global, de l’édition à la gestion des followers et des réseaux, indispensables pour se faire repérer sur les plateformes… « C’est quelque chose entre le label, le producteur de disques et l’agent d’artiste », décrit Céline Lepage.
Exemple : Baco Records, discrète success story de l’industrie musicale française. Un « label d’artiste » créé autour de Danakil. En 2011, le groupe phare du reggae français, pas vraiment fan des majors, a décidé de gérer lui-même ses albums. « Rapidement, on s’est rendu compte qu’un disque nous rapporterait double si on était aussi distributeur« , raconte Mathieu Dassieu, saxophoniste du groupe aujourd’hui à la tête du label. « On s’est pris au jeu et on a commencé à travailler pour le compte de groupes rencontrés sur la route. Petit à petit, c’est devenu ce qu’on appelle un ‘label 360’ : à la fois studio d’enregistrement, distributeur, éditeur et organisateur de tournées« .
La PME Baco Records(Nouvelle fenêtre), c’est aujourd’hui 32 salariés, 4 sites en France et des noms aussi prestigieux que Clinton Fearon(Nouvelle fenêtre) ou Groundation(Nouvelle fenêtre). En chemin, le label s’est ouvert à d’autres genres que le reggae. Après 20 ans de farouche auto-production, le vieux routier du rap français Yoshi s’est laissé convaincre. « J’ai pesé le pour et le contre« , explique l’artiste. « Toutes les formalités, c’est du temps qui n’est pas consacré la création artistique. Maintenant Baco s’occupe de tout et ils ont des moyens que je n’ai pas pour gérer mon image ».
Adieu l’indépendance alors ? « Ce n’est pas une major« , répond Yoshi. « J’écoute leurs conseils mais ils me laissent libre de mes choix artistiques. Évidemment, ils prennent un pourcentage, mais mieux vaut une petite part du gâteau que pas de gâteau du tout ! ».
En fonction des artistes, coproduction, licence, ou contrat prenant en charge tous les frais de A à Z, le label perçoit 30 à 80% des revenus générés. Mais le modèle reste fragile. « On est extrêmement dépendant des crédits d’impôt, des subventions, de toutes les aides à la création » reconnaît Mathieu Dassieu. « C’est ce qui garantit un modèle soutenable à de nombreux labels indépendants. Mais si les élections de 2027 tournent mal, vu les programmes et les coupes budgétaires annoncées, ça peut être dramatique« .
Voilà pourquoi Cracki Records, autre indépendant emblématique de la scène française, a choisi une autre voie. Fêtes, festival, release party à chaque sortie d’album : le label mise sur l’évènementiel, le métier de départ de ses deux fondateurs.
« Il faut se réinventer en permanence »
« Les subventions, il faut voir ça comme un bonus, mais si possible ne pas en vivre. Nous on a commencé par organiser des soirées dans des usines il y a 15 ans », raconte Donatien Cras de Belleval. « Ça a eu un certain succès et du coup, on a pu financer le label dont on rêvait. L’idée, c’était vraiment de sortir du label typique français, où on ne fait que du garage punk, ou que de l’électro ».
Le catalogue de Cracki Records est aujourd’hui riche de plus de 100 références, de la house à la pop en passant par la techno ou le disco. Mais l’évènementiel reste l’un des piliers de son modèle économique. Début mars 2026, le label a ouvert PRINT : un immeuble de bureau loué pour trois mois avant sa rénovation. Au menu : gastronomie, bar, expositions, librairie et bien sûr concerts. « Il faut expérimenter, se réinventer en permanence, parce que tout évolue hyper vite. Il y a seulement 15 ans, il n’y avait plus de CD, les vinyles n’étaient pas encore revenus et on téléchargeait la musique illégalement ! Mais on a tenu le coup et on réussit à en vivre, c’est déjà bien ! »
Effectivement, ce n’est pas le cas de tout le monde. Pour beaucoup des 1 500 producteurs de musique indépendants en France, labels ou artistes auto-produits, la précarité reste la norme. « J’arrive à me payer… de temps en temps« , témoigne Thomas Persuy, à la tête du label 18heures48(Nouvelle fenêtre), qui navigue entre électro exigeante, pop et chanson. « En 2024, pas un sou de revenu, j’ai vécu des minima sociaux. Là ça va mieux ». Son boulot, dit-il, c’est juste de trouver assez de cachets à ses artistes pour que eux vivent de la musique.
Même si ce n’est pas seulement la leur… « Mon projet personnel ne rapporte rien pour l’instant », témoigne ZAYKA, l’un des artistes du label. « Je suis obligé de faire plein de trucs en intermittence à côté, c’est compliqué. Le label gère tout le reste, du mix à la diffusion. Sinon je n’aurais pas le temps de créer ma propre musique en fait« . Et ça, c’est exactement ce qui pousse le patron de 18heures48 à continuer. « Je n’ai aucun talent, mais je suis aux premières loges ! », sourit Thomas Persuy. « Voir évoluer le projet d’un artiste, de la première maquette au disque final, c’est un privilège énorme. Je continuerai aussi longtemps que je le pourrai. »
World Opinion + France Culture




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