
« 1984 », le célèbre roman dystopique de George Orwell, est partout ou presque: on l’achète en librairie, on le ressort de nos étagères, on le cite sur les réseaux sociaux, on s’en inspire au cinéma… Pourquoi les dystopies, regards effrayants sur l’avenir, sont-elles utilisées pour analyser notre présent?
Quand on lit « 1984 », on cherche « une bonne façon de réfléchir – par l’imaginaire, par le détour de la fiction – sur notre société, sur les menaces, sur les dangers qui sont les nôtres aujourd’hui, sur les risques réels », analyse dans Tout un monde Frédérique Leichter-Flack, professeure en littérature et humanités politiques à Sciences Po.
Le roman de George Orwell « s’applique presque mot pour mot à la réalité qu’on vit, et pas seulement en Amérique, un peu partout dans le monde », souligne aussi sur France Inter le réalisateur Raoul Peck, qui vient de sortir le documentaire « Orwell 2+2=5 ».
Novlangue trumpienne
Un terme prend d’ailleurs une place toujours plus importante dans le langage courant: « orwellien ». Ce mot « s’est imposé un petit peu intuitivement l’année dernière, au moment de l’accession au pouvoir de Donald Trump », souligne dans Tout un monde Olivier Berné, astrophysicien au CNRS, responsable de projets avec le télescope spatial James Webb de la NASA et coauteur du livre « Le moment orwellien ».
Quand les mots n’ont plus d’attaches à la réalité, cela devient impossible de décrire le réelOlivier Berné, astrophysicien au CNRS
Dans cet ouvrage, les scientifiques ont appliqué la grille de lecture de « 1984 » aux attaques subies actuellement par la science en France et aux Etats-Unis. Ils se sont penchés notamment sur le concept de « novlangue » inventé par Orwell, soit un langage très appauvri, des mots vidés de leur sens, avec pour but l’anéantissement de la pensée.
« Cette transformation de la langue est beaucoup utilisée dans le discours trumpien, mais de manière générale, dans beaucoup de régimes illibéraux qui ont émergé ces dernières décennies. Elle fait partie du dispositif de dépossession du réel. Quand les mots ne veulent plus dire, n’ont plus d’attaches à la réalité, cela devient impossible de décrire le réel », illustre Olivier Berné.
Avoir une forme de subversion, remettre en question, avoir un esprit critique, est une des premières formes de résistanceOlivier Berné, astrophysicien au CNRS
L’astrophysicien donne un exemple: « Dans le monde scientifique, ces dernières années, on a beaucoup parlé d’excellence. Ce mot a été utilisé non pas pour qualifier ou pour soutenir vraiment la qualité du travail scientifique, mais plutôt pour justifier une espèce de mise en compétition tout le temps, partout, des scientifiques les uns contre les autres, ou des établissements universitaires en particulier les uns contre les autres. »
Résister en s’inspirant d’Orwell
Les attaques contre la science, Olivier Berné en fait directement l’expérience, puisqu’il est désormais interdit de territoire aux Etats-Unis pour avoir pris part à des manifestations de soutien à la recherche. Avec ses collègues, ils formulent aussi des pistes pour résister, là encore inspirées d’Orwell.
Olivier Berné propose notamment de sortir de l’orthodoxie qui consiste dans « 1984 » « à suivre le mouvement, sans jamais se poser la question de savoir si le sens du courant nous amène vraiment dans une direction qui est souhaitable ». Donc « sortir de cette espèce d’orthodoxie, avoir une forme de subversion, remettre en question, avoir un esprit critique, est une des premières formes de résistance ».
Limites de l’analyse
Il y a toutefois des limites à utiliser les dystopies comme grille de lecture du présent, estime Frédérique Leichter-Flack, car il faut garder en tête que ces fictions ont été écrites dans leur contexte.
« Les dystopies sont une manière de saisir ce que le moment présent contient en germe. Or, ce moment présent, ce n’est pas le même pour nous aujourd’hui qu’au moment où ces textes ont été écrits », relève Frédérique Leichter-Flack. Et de poursuivre: « Ça ne veut pas dire qu’on ne peut plus les lire. Mais je crois qu’il ne faut pas basculer dans une complaisance qui nous conduirait aujourd’hui, parce que la technologie rend possible l’univers d’Orwell, à croire qu’on est déjà à confondre démocratie et totalitarisme, et du coup à se tromper de signal d’alarme. »
« Tout reste au fond une question de vigilance politique », conclut-elle.
World Opinion + RTS Culture




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