
“Digger”, réalisé par Alejandro González Iñárritu, avec Tom Cruise en tête d’affiche, était très attendu. Sorti ce 30 septembre en France, le film en forme de farce sur la crise écologique a beaucoup déplu à la presse américaine. Et les journalistes ne se sont pas gênés pour écrire des critiques aussi colorées que le film.
Dans Digger, du cinéaste mexicain Alejandro González Iñárritu, Tom Cruise joue un magnat du pétrole, le bien surnommé Digger (littéralement “celui qui creuse”). Par sa faute – une de ses plateformes pétrolières a créé un gigantesque iceberg dérivant vers des contrées habitées – la crise climatique atteint des niveaux jamais vus auparavant, et une grande partie de l’humanité est menacée.
En salles en France depuis le 30 septembre, le long-métrage du réalisateur de Birdman et The Revenant éclabousse : ça crie, ça postillonne, et la critique américaine qui l’a vu en avant-première a en grande majorité détesté la douche salivaire proposée. De l’autre côté de l’Atlantique, le film sortira le 2 octobre.
Tom creuse et Iñárittu galère
S’il y a bien un point sur lequel toute la presse américaine s’est mise d’accord, c’est la taille de l’ego de Tom Cruise et de celui de son réalisateur. “Digger, c’est ce qu’on obtient quand on met ensemble deux orgueils démesurés sans personne pour freiner leurs instincts les plus complaisants”, écrit David Rooney, chef du service critique de The Hollywood Reporter (THR), un média spécialiste de l’audiovisuel américain. Johnny Oleksinski, critique au quotidien populiste New York Post – qui a attribué la note de… 0 étoile au film – relève “une paire de gigantesques mégalomanes aveugles à la profonde médiocrité de leur bébé”, tandis que David Ehrlich, chef de la critique ciné pour le site spécialisé en cinéma indépendant IndieWire acquiesce, arguant qu’“Alejandro González Iñárritu et Tom Cruise étaient faits l’un pour l’autre”.
Voilà qui est dit. En effet, le film montre Tom Cruise sous toutes ses coutures – fausses, pour la plupart, puisque l’acteur revêt une prothèse en latex de vieux texan croulant – et laisse de la place à son jeu, pas forcément pour le meilleur, note THR, qui critique ses excès :
“Sur une intensité de 1 à 10, Tom Cruise démarre à 11 – si bien qu’il n’a plus nulle part où aller.”
Le New York Post n’est pas plus tendre, et voit dans le personnage de Cruise “un second couteau aussi abruti qu’ennuyeux à qui on a donné beaucoup trop de place à l’écran”. Mais avec 2 h 09 de temps d’écran, forcément, l’acteur a su convaincre certains autres critiques.
C’est le cas d’Owen Gleiberman du magazine culturel Variety, qui abdique, un peu à contrecœur : “C’est un genre en soi, mais le jeu de Tom Cruise dans Digger est soigné, le portrait qu’il campe bien croqué.” De leurs côtés, Amy Nicholson du quotidien Los Angeles Times et David Ehrlich d’IndieWire applaudissent un rôle à contre-emploi. La journaliste de la côte ouest l’admet, “quel régal de le voir dans le rôle du saboteur”, et celui du site spécialisé abonde, car “nul ne peut nier le plaisir qu’il y a à le voir mettre l’intensité qui est sa marque au service d’un rôle aussi étrange que celui-ci”.
“Le vrai problème” : l’absence d’humour
La seule chose que l’on peut dire sur le film sans divulgâcher, c’est que l’on assiste à la création d’une histoire enchâssée dans une autre, qui donne bien plus de profondeur au récit de Digger. Sauf que, justement, cet enchâssement ne convainc pas vraiment. Comme l’explique IndieWire :
“Digger n’en fait pas des caisses, il en fait des kilos, des tonnes mêmes – et Iñárritu en rajoute sans cesse en espérant que tout ça tienne debout.”
Un espoir que THR balaie d’un revers de plume. Le magazine y déplore “un récit qui s’embrouille à force de vouloir jouer au malin”, tandis qu’IndieWire note l’absence d’humour dans un film qui se définit comme une comédie : “On devrait s’amuser comme des petits fous devant Digger, mais le film n’est même pas drôle.” Variety décrète même que c’est “le vrai problème”, quand THR, catégorique, rappelle que “la comédie n’a jamais été le fort de ce réalisateur grandiloquent”.
Y a-t-il un seul moment admirable dans ce film, alors ? Oui, un, répondent les critiques, décidément à l’unisson : le monologue de dix minutes de Tom Cruise/Digger face à une parodie d’assemblée de l’Union européenne. IndieWire est dithyrambique : “Digger atteint son point culminant dans cette scène-purgatoire où Tom Cruise se pavane dans un monologue devant un hémicycle bondé d’âmes damnées.”
Même son de cloche pour THR, qui y voit “la meilleure scène du film”, qui donne à “Cruise une occasion de faire montre de ses talents d’acteur, en mêlant séduction et pugnacité”. Variety évoque “LA séquence qui vous met la chair de poule”. Le Los Angeles Times ne dit pas mieux : “Cruise y met toute la puissance de son charisme et toute la force de sa malice.”
Un film hautement déprimant
Presque tous les critiques sont donc d’accord sur cette scène, sauf un, qui n’est pas spécialiste de cinéma, mais dont le point de vue intéresse justement pour ça. Il s’agit d’un média américain indépendant consacré aux questions environnementales, Grist. Dire que Jake Bittle, un de ses journalistes spécialisés, n’a pas aimé le film serait un euphémisme. Il qualifie le monologue adoré par ses confrères de “scène insupportable”.
Surtout, il a détesté le côté “moche, bruyant, désagréable” du long-métrage et en critique les limites : “En se lançant dans une fable sur l’arrogance et la démesure des titans du pétrole, Iñárritu fait un film qui ne dit rien que le spectateur ne sache déjà. […] Il le sait bien : les paraboles politiques contre la cupidité des entreprises n’ont qu’une envergure artistique limitée – et pourtant, il ne parvient pas à repousser les limites de la parabole.”
Bien qu’ils ne soient pas spécialistes de la question environnementale, les autres critiques se sont malgré tout aussi emparés du sujet et sont tous d’accord : sur ce point, Digger est déprimant. “Le film vient enfoncer le clou : nous ne résoudrons pas la crise climatique tant qu’on ne l’aura pas dissociée du baratin que certains nous dispensent pour s’autocélébrer”, souligne Variety.
Le Los Angeles Times de conclure, pas plus rassuré : “Les horreurs dont on rit à gorge déployée dans Digger sont si proches de la réalité qu’en sortant de la salle, je n’étais pas sûre que l’humanité vive assez longtemps [pour digérer le film et finir par l’apprécier]. Aussi loin que creuse Digger, il n’y a pas d’espoir.”

World Opinion + Courrier International




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