Dette du Sénégal: le prêt de 2,2 milliards de dollars du FMI peut-il sortir Dakar de cette crise?

Le Sénégal et le Fonds monétaire international (FMI), ont conclu, ce mardi 1er septembre, un accord technique en vue d’un nouveau programme de financement de 2,2 milliards de dollars sur trois ans. Entre soulagement budgétaire, contraintes sociales et querelle de souveraineté, cet accord ouvre une séquence décisive sans garantir, à lui seul, une sortie de crise.

Aux yeux de certains économistes, l’événement marque un tournant décisif dans la gestion de la crise économique que traverse le pays. Ce mardi, Dakar et le FMI ont annoncé un accord sur les grandes lignes d’un programme d’environ 2,2 milliards de dollars. Celui-ci doit durer 36 mois et doit encore être validé par le conseil d’administration du fonds.

Ce programme consistera en une Facilité élargie de crédit (FEC), un mécanisme de prêt du FMI destiné aux pays à faible revenu, et confrontés à des difficultés prolongées de balance des paiements.

Ni un chèque en blanc, ni un simple prêt d’urgence

Lorsqu’un État peine durablement à financer ses besoins extérieurs, à stabiliser ses comptes ou à faire face à ses échéances, le Fonds peut lui accorder un appui de moyen terme, décaissé par tranches, en échange d’un programme de réformes. 

Ce n’est donc ni un chèque en blanc, ni un simple prêt d’urgence. La FEC apporte certes de la liquidité, mais surtout un sceau de crédibilité internationale, susceptible de rouvrir l’accès à d’autres financements, notamment auprès de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et de partenaires bilatéraux. 

Le communiqué du FMI fixe clairement la philosophie du programme: restaurer la stabilité macroéconomique, rétablir la viabilité de la dette, réduire les vulnérabilités budgétaires et extérieures, tout en renforçant les dépenses sociales et une croissance davantage portée par le secteur privé.

Le texte précise aussi que l’approbation finale dépendra de « mesures correctrices résolues » liées aux déclarations erronées du passé, ainsi que de la réception des assurances de financement nécessaires. En clair, le FMI dit au Sénégal: nous sommes prêts à revenir, mais à condition que les zones d’ombre comptables soient traitées et que le plan soit politiquement et financièrement tenable.

La dette cachée à l’origine de la rupture des négociations avec le FMI

La racine de la crise actuelle reste l’affaire de la dette cachée. Peu de temps après l’alternance, les nouvelles autorités ont lancé un audit approfondi des finances publiques. Au 31 décembre 2023, la dette publique, officiellement annoncée à 74% du PIB sous Macky Sall, a été réévaluée à près de 99,7% du PIB, soit 18.559 milliards de francs CFA, 28 milliards d’euros. 

Dans un entretien accordé au quotidien français Le Monde, le chef de la division Afrique du FMI, Edward Gemayel, a confirmé l’existence de 7 milliards de dollars de dettes cachées accumulées entre 2019 et fin 2023. Les auditeurs ont mis au jour un écart de 25,27% entre les montants initialement transmis et la dette réelle. Ce passif a suffi à faire voler en éclats le programme de 1,8 milliard de dollars conclu en 2023.

« Depuis la suspension du programme FMI en 2024, suite à la révélation de données erronées sur la dette et le déficit, le Sénégal était dans une situation d’isolement financier », confie à TV5MONDE Seydina Oumar Seye, expert en économie et finances basé à Dakar. 

Selon nos confrères de RFI, la dette sénégalaise atteint désormais 132% du PIB. Et d’après le ministre de l’Économie et des Finances Cheikh Diba, 25 francs CFA sur 100 francs de recettes publiques sont absorbés par le seul paiement des intérêts de cette dette. Dit autrement, avant même de rembourser le principal, une part croissante des ressources de l’État sert à porter le coût de l’endettement. 

Parallèlement à l’annonce de l’accord avec le FMI, le ministre de l’Économie et des Finances Cheikh Diba, a annoncé le Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS), présenté comme une initiative souveraine. Officiellement, le gouvernement s’efforce d’éviter le mot « restructuration« , politiquement explosif et potentiellement anxiogène pour les marchés. 

« Traitement » ou « restructuration »: une bataille sémantique qui cache un choix politique

Cheikh Diba défend un Plan de traitement de la dette du Sénégal présenté comme un outil « ordonné, responsable et transparent » destiné à desserrer les contraintes de liquidité, à améliorer le profil de la dette, à apurer progressivement les créances dues aux entreprises et à restaurer la capacité d’investissement de l’État. 

« Le traitement de la dette n’est donc pas une fin en soi », a-t-il expliqué à nos confrères locaux, mais un moyen de réduire la pression sur le budget et de préserver le financement des priorités nationales.

Reste qu’entre traitement et restructuration, la frontière est souvent plus politique que financière. Le Monde rapporte que les autorités ont annoncé leur intention de solliciter un traitement de dette pour en restaurer la viabilité. Jeune Afrique va plus loin et parle d’une acceptation, par Dakar, d’une restructuration portant sur la dette extérieure, la dette en francs CFA étant exclue des négociations à venir.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Elimane H. Kane, analyste des politiques publiques et président du think tank LEGS-Africa, voit dans l’accord un signal positif et presque inévitable. À ses yeux, la validation attendue par le conseil d’administration du FMI devrait sanctionner les efforts de clarification accomplis par les autorités sénégalaises. Mais son diagnostic reste sévère : tant que le service de la dette absorbera une part aussi massive des recettes fiscales, la restructuration restera, selon lui, difficilement évitable.

De son côté, l’économiste Seydina Oumar Seye affirme à ce sujet: « Cette démarche, qui vise à réduire le poids du service de la dette, ressemble fort à une restructuration. La principale différence est que la dette libellée en francs CFA sera exclue du périmètre de ce traitement, afin de préserver le marché financier régional et d’éviter une crise bancaire dans l’UEMOA. »

Le mémorandum et la future bataille de la transparence

Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale, a demandé sur sa page Facebook la publication du mémorandum de politiques économiques et financières négocié avec le FMI ou, à défaut, sa transmission aux députés.

Relais de cette position, le portail d’informations SenePlus souligne qu’il réclame une « transparence absolue » sur les engagements pris, au motif qu’ils pèseront sur le budget, la protection sociale, les entreprises publiques et peut-être une future loi de finances rectificative.

Dans sa déclaration publique de ce 2 septembre consacrée au PTDS, LEGS-Africa, le think tank fondé par Elimane H. Kane, prend acte du retour du FMI, mais met en garde contre une lecture trop triomphale de l’accord. Pour LEGS-Africa, le programme du Fonds doit rester un « instrument conjoncturel« , et non se substituer à une stratégie nationale de transformation économique et sociale. 

L’organisation réclame la publication du cadre précis du traitement de la dette, du périmètre exact des créances concernées et des mesures fiscales et budgétaires associées. Surtout, elle avertit que le Sénégal n’a pas besoin « d’un ajustement qui stabilise les comptes en déstabilisant les vies« . 

Derrière la formule, l’idée est simple: l’allégement recherché ne sera ni socialement acceptable ni politiquement durable s’il se traduit par une détérioration du niveau de vie, une aggravation des inégalités territoriales ou un recul des protections sociales.

Alors, cet accord permet-il au Sénégal de sortir de la crise de la dette? Pour Elimane H. Kane, c’est une bouffée d’oxygène qui ne permet cependant pas au Sénégal de sortir durablement de la crise de la dette. Quant à l’économiste Seydina Oumar Seye, il estime que « l’accord avec le FMI est un outil puissant, mais il n’est pas une solution miracle. Il doit être couplé à un PTDS efficace pour sortir durablement de la crise de la dette. »

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